vendredi, 25 janvier 2008
David LeBreton - Le silencieux
"La dénomination de 'silencieux' n'apparaît jamais dans une culture où la parole est rare et le silence tenu pour une vertu première, un tel terme qualifie plutôt l'individu qui introduit par son abstention une turbulence dans le régime habituel de la parole. Même si telle n'est pas son intention le silencieux est souvent perçu avec dépit comme quelqu'un qui cherche à laisser entendre qu'il en sait long ou que sa réflexion propre a dépassé de longue date les questions soulevées par ses interlocuteurs. Mais le silencieux n'a peut-être rien à dire, il s'ennuie ou ne trouve pas l'occasion de saisir son tour de parole, son régime de discours est plus sobre que celui de ses compagnons, il est intimidé, ou bien il préfère écouter les autres. <...> Toute dynamique de groupe est ainsi hantée par le silence, celui général qui soulève la pertinence ou non de prendre la parole, et le silence éventuel de l'un des membres qui, immanquablement, suscite la position conciliante ou agressive des uns et des autres, et finit par imposer au coupable de se justifier dune telle attitude <...> La parole n'est donc pas seulement un droit, mais une exigence qui sécurise le lien social en dissipant le mystère qu'incarne par-devers lui celui qui se tait<...> Le silencieux porte à son insu l'énigme de la parole absente et laisse miroiter l'horreur d'une société sans langage."
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